La pêche chinoise illégale sinistre les eaux coréennes

 

Des centaines de bateaux chinois jettent l’ancre près de l’île d’Ulleung dans les eaux sud-coréennes. (Septembre 2016)

Le désordre règne sur le pont en bois, qui pue le poisson pourri et glisse comme une patinoire. Les quartiers de l’équipage sont dans un sale état, et le moteur du bateau frôle la rupture. Le capitaine de ce navire de pêche sud-coréen a accepté de nous mener dans des eaux dangereuses qui lui sont interdites : en Corée du Nord. Peu après la tombée de la nuit, à la fin du premier jour en mer, le clignotement signalant un bateau apparaît sur l’écran du radar. Le capitaine accélère pour rejoindre la zone. À la surprise de l’équipage, le point sur l’écran ne dissimule pas un, mais près de vingt-quatre vaisseaux. Tous filent des eaux sud-coréennes vers celles du voisin du Nord. Tous sous pavillon chinois. Aucun n’a son récepteur-émetteur allumé bien que la loi sud-coréenne le requière.

Pourquoi se cachent-ils ? Ces navires se trouvent dans l’illégalité la plus totale. La Chine est membre du Conseil de sécurité des Nations unies qui a unanimement imposé des sanctions à la Corée du Nord, en 2017, interdisant la pêche étrangère dans ses eaux, droit de pêche ou pas. Mises en place en réponse aux essais nucléaires du pays, elles visaient à punir le régime autoritaire en lui interdisant la vente des droits de pêche.

Pour la première fois, grâce aux relevés satellites de l’ONG Global Fishing Watch, nous avons pu identifier près de 800 navires chinois qui ont pêché dans les eaux nord-coréennes en 2019, soit près d’un tiers de la flotte de pêche lointaine chinoise. Cette armada de bateaux industriels, jusqu’alors invisibles, déplace ainsi violemment les petits bateaux nord-coréens et entraîne une diminution de plus de 70 % des stocks de calamars autrefois abondants, dit Jaeyoon Park, expert en mégadonnées pour Global Fishing Watch.

Pêcheurs de calmars Sud-Coréen en mer du Japon

En lambeaux

Cette découverte lève le voile sur un mystère qui inquiète depuis plusieurs années la police japonaise : celui des «bateaux fantômes» nord-coréens. Construites en bois cabossé, ces embarcations dérivent sur la mer du Japon pendant des mois. Elles n’ont qu’une seule cargaison quand elles atteignent la côte : les cadavres de pêcheurs nord-coréens affamés. L’an dernier, plus de 165 de ces navires macabres ont échoué au Japon, soit plus du double par rapport à l’année précédente. Un phénomène tel que certaines villes portuaires, dont Chongjin sur la côte est de la Corée du Nord, sont désormais appelées «villages des veuves».

Les bateaux de pêche chinois sont réputés agressifs, souvent armés et connus pour percuter des concurrents ou des patrouilleurs étrangers. En 2016, les tensions entre Séoul et Pékin ont augmenté après qu’un navire chinois, pêchant illégalement dans les eaux sud-coréennes, a coulé une vedette des gardes-côtes.

Lors de la sortie en mer, nous avons fait l’expérience de cette violence. Après avoir envoyé un drone pour filmer les bateaux chinois, l’équipe de reportage a été forcée de dévier de sa route pour éviter une collision. Un des capitaines de pêche chinois a soudainement fait une embardée vers notre bateau, s’approchant à moins de 10 mètres.

Face à cette violence, les pêcheurs nord-coréens ne font pas le poids. En concurrence directe avec les Chinois, leurs navires, qui transportent généralement cinq à dix hommes, ne sont pas équipés de toilettes ni de lits, juste de petites cruches d’eau potable, de filets et de matériel de pêche, selon les rapports d’enquête de la garde côtière japonaise. Ils hissent des pavillons nord-coréens en lambeaux et sur leurs coques sont souvent affichés des numéros peints ou des inscriptions en caractères coréens, notamment «Département de la sûreté de l’État» et «Armée populaire de Corée».

En mars, deux pays se sont anonymement plaints dans un rapport aux Nations unies des violations de ces sanctions par la Chine et ont fourni des preuves des infractions : des images satellites des navires chinois pêchant dans les eaux nord-coréennes, ainsi que le témoignage d’équipages de pêche chinois assurant avoir averti leur gouvernement de leurs projets de pêcher dans les eaux nord-coréennes.

Jusqu’à présent, la forte présence de bateaux chinois dans cette zone était largement cachée, car leurs capitaines éteignent régulièrement leurs émetteurs, les rendant ainsi invisibles pour les autorités à terre. Une pratique illégale dans la plupart des cas. Global Fishing Watch a toutefois pu repérer ces navires en utilisant des technologies satellitaires, dont une qui détecte des lumières vives la nuit.

De nombreux pêcheurs au calamar manient des lumières extrêmement puissantes pour attirer leurs proies plus près de la surface de l’océan. Les Chinois utilisent aussi ce que l’on appelle des «chalutiers-bœufs» : deux bateaux côte à côte, un filet tendu entre eux qui ratisse les fonds marins. De quoi les rendre plus faciles à suivre par satellite.

Un navire de calmar chinois qui utilise des lumières vives est ancré dans les eaux de la Corée du Sud près de l’île d’Ulleung.

Pénurie d’essence

Les enjeux économiques sont énormes. En 2004, la Chine a signé un accord de licence de pêche de plusieurs millions de dollars avec la Corée du Nord. Cela a entraîné une forte augmentation du nombre de bateaux chinois dans les eaux nord-coréennes. Or à la suite des sanctions de l’ONU de 2017 et de la diminution des réserves de devises étrangères, le gouvernement nord-coréen a tenté de renforcer son industrie de la pêche en transformant ses soldats en pêcheurs et en envoyant ces marins mal formés dans des eaux notoirement agitées. Les sanctions ont également intensifié la pénurie d’essence en Corée du Nord. D’après les enquêteurs japonais, certains des bateaux de pêche coréens qui échouent sur les plages japonaises ont souffert d’une panne de moteur ou ont tout simplement manqué de carburant.

L’épave d’un bateau de pêche nord coréen échoué sur la côte japonaise

Depuis 2013, au moins 50 survivants ont été sauvés de ces bateaux délabrés. Mais lors d’entretiens avec la police japonaise, ils n’admettent pas plus qu’avoir été bloqués en mer et vouloir rentrer chez eux en Corée du Nord. Les autopsies révèlent généralement que les hommes sont morts de faim, d’hypothermie ou de déshydratation. En réponse à cette enquête, le ministère chinois des Affaires étrangères affirme que «la Chine a appliqué de manière systématique et consciencieuse les résolutions du Conseil de sécurité concernant la Corée du Nord». Et d’ajouter que leur pays a «systématiquement puni» la pêche illégale.

Ne manquez pas de visionner ce vidéo d’Ian Urbania qui s’est rendu en mer de Corée pour observer par lui-même la pêche illégale que les Chinois y pratiquent.

* Ian Urbina est journaliste d’investigation et directeur de The Outlaw Ocean Project, une organisation journalistique à but non lucratif basée à Washington, D.C., qui se concentre sur le reportage sur les crimes environnementaux et les droits humains en mer. C’est un honneur pour Maritime Magazine d’aider à diffuser le travail exceptionnel d’Ian Urbina. Protéger les personnes les plus vulnérables qui tentent de gagner leur vie en mer et l’environnement même de la mer est primordial pour nous.

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